"Nous sommes les seuls à pouvoir empêcher une équipe de courir"

Roger Legeay fait le point sur des sujets d’actualité qui concernent directement la crédibilité du cyclisme pro. Il s’exprime aussi sur le positionnement du mouvement dont il est le président, vis à vis d’autres instances comme l’UCI (1), l’AMA(2) ou même l’AIGCP (3).

 

 

La formation Lampre, confrontée à un cas de dopage, a quitté MPCC en début d’année, pour quelle raison ?

 

Nos règles n’ont pas changé depuis 2007. Au sein des équipes membres de MPCC, tout coureur suspendu plus de 6 mois n’a jamais été conservé par son équipe. Ce sont les règles que tous les managers ont mises en place et qu’ils ont toujours appliquées jusqu’à maintenant. Pour ne pas avoir à se plier à cette règle, l’équipe Lampre a choisi de quitter notre mouvement. Ils ont invoqué des questions de droit du travail en Italie. Et je précise que s’ils ne l’avaient pas fait, nous aurions envisagé une mesure d’exclusion.

 

Je n’ai pas entendu Lampre s’étonner en voyant des coureurs licenciés par d’autres équipes MPCC, après une affaire de dopage. Ca ne se fait pas partout, mais au MPCC, c’est comme ça. Tout ça est regrettable. On a besoin de signes forts, comme ils l’avaient fait pour Horner en ne l’autorisant pas à participer à la Vuelta en raison d’un traitement aux corticoïdes. C’est le principe du volontariat. On est volontaire pour adhérer ou on n’est pas volontaire. Lampre était volontaire. Confrontés à un problème de dopage, ils ne sont plus volontaires.

 

La ligne de MPCC n’est-elle pas de rester fidèle à des règles qui, au fil du temps, deviennent immuables ?

 

Pour les membres fondateurs, notre règlement est entré en vigueur, il y a huit ans. Quand un membre fait le choix d’adhérer, il ne vient pas chez nous en disant : « Il manque une ligne ». Alors que toutes les propositions sont bonnes à prendre, personne ne nous a jamais dit : « Ce serait bien que vous fassiez ci ou ça. » A contrario, personne ne nous a dit : « Il y a une ligne de trop ». Cette stabilité dans nos règles est précieuse. Sous le coup de l’émotion, après des affaires comme celles d’Armstrong ou Puerto, bien évidemment tout le monde était d’accord avec ces règles. Eh bien, quand la période redevient plus sereine, ces règles ne changent pas !

 

Quelle est la position de MPCC par rapport à Astana, l’un de ses membres, dont l’UCI a vainement demandé le retrait de la licence World Tour ?

 

L’attribution ou non des licences ne concerne pas MPCC. Nous prenons acte, c’est tout. On connaît les limites juridiques dans l’arsenal de répression à la disposition des fédérations internationales. L’écueil rencontré par l’UCI dans le dossier Astana, est sans doute le même que celui qui l’avait fait reculer face à Katusha, il y a deux ans. Cette actualité démontre que les règles MPCC sont un complément incontournable et indispensable à celles de l’UCI, même si, en aucun cas, elles ne s’y substituent. Aujourd’hui, après plusieurs cas de dopage constatés dans une même formation, MPCC est la seule association à pouvoir empêcher une équipe de courir. En 2013, il y avait eu les auto-suspensions des équipe AG2R La Mondiale et Rusvelo. En fin de saison 2014, Astana a dû s’auto-suspendre lors du Tour de Pékin, la dernière épreuve World Tour. Et tout cela n’a été rendu possible que sur la base de leur engagement volontaire à des règles strictes. Vous admettrez qu’il faut quand même un certain courage aux équipes pour accepter ce sens des responsabilités, avec les contraintes que cela peut entrainer. Ainsi Astana s’est exposé aussi à des sanctions financières de l’UCI en ne participant pas à une épreuve du calendrier mondial à laquelle elle était sensée participer. Ce que l’on souhaite maintenant, c’est qu’une non-participation à une épreuve World Tour faisant suite à une auto-suspension par MPCC soit une justification recevable par l’UCI.

 

Selon vous, y a t-il une proportion importante de membres MPCC qui le sont par opportunisme ?

 

Tout le monde a compris que sur la base du volontariat, on peut faire plus. Les équipes World Tour sont là, avec des règles très dures à respecter : si l’on prend Astana, ils sont maintenant sous la menace d’une auto-suspension d’un mois si l’équipe est confrontée à un nouveau cas de dopage d’ici le 1er août 2016 ! L’opportunisme ? Après l’affaire Armstrong, il y a eu le coup de l’émotion, des équipes sont venues. Mais aujourd’hui encore, des équipes nouvelles comme Roompot rejoignent spontanément MPCC. 100% des équipes Continental Pro sont membres. Pourtant le règlement MPCC a une vraie incidence financière. Un coureur concerné par l’ouverture d’une procédure judiciaire ou disciplinaire ne court pas, donc on le paye pour ne pas courir. L’adhésion à MPCC est une adhésion du manager, des médecins, du sponsor, de l’encadrement. Ca va beaucoup plus loin qu’une simple posture opportuniste. On le voit bien avec Astana, AG2R La Mondiale : ils se sont auto-suspendus, avec les incidences financières que cela implique !

 

La nouvelle gestion de l’UCI va-t-elle dans la bonne direction en matière de reconquête d’une crédibilité perdue dans ce sport ?

 

Bien sûr que ça va dans la bonne direction. Il y a une détermination évidente à ne rien laisser au hasard et à légiférer, c’est évident. Dans ce cadre, MPCC est vraiment pourvoyeur d’idées : nous l’avons fait pour le xénon, pour le tramadol, pour le « zéro aiguille », pour l’auto-suspension, pour la cortisolémie anormalement basse, pour le vélo électrique. On demande d’ailleurs depuis le début à ce que nos idées intègrent le règlement UCI. Mais on sait aussi qu’il y a des règles MPCC qui ne pourront pas devenir des règles UCI car ils sont tenus de respecter les règles de l’Agence mondiale antidopage et de rester dans le cadre de son Code mondial, alors que nous nous basons sur la notion de volontariat et d’engagement. 

Souhaiteriez-vous que l’UCI et le CCP (4) aillent plus loin encore ?

 

Le peuvent-ils ? L’UCI a intégré dans son règlement depuis le 1er janvier 2015, le principe de la suspension d’une équipe, mais il ne s’applique que s’il est démontré que l’équipe a commis une faute. On est donc toujours dans un principe de suspension et non pas d’auto-suspension. Dans notre règlement, quoi qu’il arrive, deux cas positifs en moins d’un an, c’est une semaine sans compétition pour toute l’équipe ; trois cas positifs en moins de deux ans, c’est un mois d’arrêt pour toute l’équipe aussi. Il est logique dans un cadre juridique comme celui auquel est tenu l’UCI de permettre à l’équipe de s’expliquer, de démontrer qu’elle n’a pas commis d’erreur, mais tout cela montre que MPCC reste un vrai complément efficace aux règles UCI. Car avec MPCC, c’est immédiat. Deuxième cas positif le jeudi, le coureur déclare ne pas demander de contre-expertise, et le lundi l’équipe s’auto-suspend. On a eu une décision en quatre jours !

 

Je veux enfin rappeler que depuis 2007, un coureur appartenant à une équipe membre MPCC, notifié positif après l’analyse de l’échantillon B, ne participe plus aux compétitions jusqu’à la fin de la procédure disciplinaire. C’est très important pour la crédibilité de notre sport.

 

Le nouveau président de l’AIGCP, Iwan Spekenbrink, élu le mois dernier, est aussi vice-président de MPCC. Peut-il faire bouger les lignes sur cette question ?

 

Iwan Spekenbrink a fait adhérer son équipe dès sa création et ça date quasiment de l’origine de MPCC. Il en est aujourd’hui le vice-président. Evidemment, il va y avoir une vraie volonté chez lui d’intégrer et d’appliquer les règles MPCC. Ce qui sera intéressant, c’est d’observer un rapprochement entre MPCC et l’AIGCP. On va vraiment pouvoir travailler ensemble et avoir un discours commun. D’ailleurs une proposition conjointe (AIGCP/MPCC) sera faite au prochain CCP concernant cette règle UCI de suspension des équipes. Je suis confiant car la voix d’Iwan, le manager de la seule équipe allemande du World Tour, porte déjà, quand on voit que la télévision publique allemande a décidé de diffuser à nouveau le Tour de France, ce qu’elle ne voulait plus faire depuis 2011, en raison des scandales passés.

 

Comment l’UCI peut-elle aller au-delà des règles de l’AMA malgré les contraintes juridiques ?

 

Le rôle des fédérations nationales et internationales est aussi d’apporter des idées et des dossiers à l’AMA, qui est le gouvernement de l’antidopage. Sur tout ce qui est tramadol, corticoïdes… et ça fait longtemps que MPCC a formalisé des demandes à ce sujet. Il en va de la santé des coureurs. L’UCI doit porter le même message que MPCC. Cela fait désormais huit ans que MPCC mène des contrôles de cortisolémie et que des coureurs sont mis en repos quand elle est anormalement basse, y compris pour des grands tours. On l’a vu en 2013 avec Théo Bos et en 2014 avec Chris Horner, qui tous deux n’ont pas pris le départ du Tour d’Espagne. Ces contrôles MPCC continuent et continueront. Il y en a eu sur Paris-Nice, sur le Circuit de la Sarthe, il y en aura d’autres et on travaille pour qu’il y en ait aussi à l’étranger. On s’y achemine avec la fédération néerlandaise par exemple.

 

Oui, mais l’UCI a-t-elle les moyens juridiques de suivre MPCC sur ce registre-là ?

 

Selon les règles MPCC, si un coureur a besoin d’un traitement à base de cortisone, on le soigne mais il s’arrête de courir, quel que soit le mode d’administration. L’UCI ne peut pas aller aussi loin. Si l’AMA décide qu’il faut arrêter le coureur en cas de cortisolémie anormalement basse, l’UCI pourra le faire. C’est la solution, car il est évident que ce n’est pas notre métier à nous, MPCC, de faire des contrôles. Notre préoccupation, c’est la santé des coureurs. Tous nos médecins d’équipe estiment que l’on est en présence d’un problème de santé pour le coureur, quand la cortisolémie est anormalement basse, ce qui a été confirmé par des experts internationaux. Ces derniers ont établi que, lorsque la cortisolémie est anormalement basse – dans 99,9% des cas pour ne pas dire 100% – une prise de corticoïdes en est à l’origine. Qu’elle soit licite ou illicite, ce n’est pas ce que MPCC cherche à déterminer. Le raisonnement est de dire : dans tous les cas, la santé du coureur est mise en danger donc il doit s’arrêter de courir.

 

MPCC a formellement demandé à l’AMA d’ajouter le Tramadol à la liste des produits interdits, ainsi que de prendre en compte le principe de la cortisolémie anormalement basse. Qu’en est-il ?

 

Pour l’AMA en 2014, le tramadol était un médicament sous surveillance et il l’est toujours en 2015. Nous avons soulevé le problème et ce à l’initiative des médecins d’équipe. Nous avons tenu notre rôle de mise en alerte. Pour la cortisolémie, l’AMA répond que se posent des problématiques ethniques et de décalages horaires. Je comprends évidemment que l’AMA souhaite rédiger un Code applicable à tous les sports et à l’échelle mondiale. Dans l’attente d’une décision de l’AMA, les médecins d’équipes nous demandent formellement de continuer à vérifier la cortisolémie des coureurs et d’amplifier le nombre de contrôles. J’en profite pour dire : « merci et bravo aux coureurs qui acceptent de se soumettre à des contrôles MPCC un matin de course à 7 heures pour crédibiliser leurs performances ». on ne voit ça dans aucun autre sport. En 2013 sur le Tour d’Espagne, Vincenzo Nibali a été piqué par une guêpe et il n’a pas pris de corticoïdes ! Le dernier vainqueur de Milan-Sanremo, John Degenkolb, le dit clairement : « c’est bien et c’est dans notre propre intérêt ».

 

Le contenu du récent rapport d’enquête de la commission indépendante CIRC (5) est-il un mauvais coup porté à la crédibilité du cyclisme ?

 

La Commission indépendante CIRC a été mandatée pour faire le point sur ce qu’il s’est passé dans le cyclisme depuis 1998. Elle a fait son travail. C’était une promesse du Président Cookson : il l’a dit, ça a été fait. Cette commission a travaillé pendant un an. Elle a pu entendre toutes les personnes qu’elle souhaitait entendre et a rendu son rapport. On ne va pas parler pendant des dizaines d’années encore de cette période qu’a vécu le cyclisme : cela a été formalisé. Le passé, c’est le problème de l’UCI, du TAS, de la police. Ce qui préoccupe MPCC, c’est la situation d’aujourd’hui et surtout le futur. La majorité des coureurs de très haut-niveau aujourd’hui n’ont pas connu Festina, n’ont pas connu Armstrong, n’ont pas connu Puerto. Ce qu’ils connaissent, ce sont les règles antidopage très strictes, c’est ADAMS... Tout en « laissant la lumière allumée », tout en étant intraitable sur tous les sujets, parlons désormais du futur. Et si la CIRC raisonne ainsi, c’est parfait. Il faut passer à des choses constructives. Nous ne sommes pas exempts de tous reproches. Oui il y aura encore des contrôles positifs. Or aujourd’hui, il est prouvé par les chiffres que le cyclisme n’est pas le « sport du dopage ». Quand je vois tout ce que les coureurs acceptent pour faire leur métier, je préfère dire que c’est le « sport de l’antidopage ». Et MPCC y contribue beaucoup. Je remarque d’ailleurs qu’il est mentionné noir sur blanc dans le rapport de la CIRC le rôle « précieux » de MPCC et de son principe basé sur le volontariat.

 

On note dans le rapport qu’aucune personne, parmi les 174 interrogées, n’ose affirmer que la lutte antidopage aurait mis fin à la culture du dopage dans les pelotons cyclistes. Quel commentaire cela vous inspire ?

 

Il faut être modeste. Il va y avoir encore des contrôles positifs. Il y aura toujours des incorrigibles. L’enjeu aujourd’hui, c’est de décourager les tricheurs, faire en sorte que s’ils fautent, ils ne soient plus dans ce sport. C’est ce qui anime MPCC et dicte ses règles. Elles sont dures mais justes, pour constituer une vraie réponse aux secousses auxquels le cyclisme a dû faire face. Le tout est d’être réaliste, de ne pas considérer que le cyclisme est ou va devenir plus blanc que blanc. Cela n’arrivera jamais car c’est la société qui est comme ça, pas le cyclisme. L’essentiel, c’est de rester intraitable avec ceux qui aujourd’hui voudraient encore tricher.

 

Et pour le dopage technologique, dont il est également question ?

 

MPCC est intervenu auprès de l’UCI notamment pour modifier la réglementation et les sanctions à ce sujet. Avant même le rapport de la CIRC, MPCC avait intégré dans son règlement des mesures contre l’utilisation d’un vélo électrique et a considéré que c’était l’équivalent d’un contrôle positif, entraînant un licenciement mais comptant aussi pour la règle de l’auto-suspension. Rien que de penser au fait que ça a peut-être existé, c’est monstrueux. Cette problématique est d’autant plus importante qu’elle dépasse le monde du cyclisme pro : sur les courses amateurs, où il ne peut y avoir de contrôles, les conséquences pourraient être terribles. L’UCI se doit d’être intraitable aussi sur ce sujet.

 

Hormis Chris Froome, aucun nom de coureur en activité n’a été révélé concernant les personnes auditionnées par la commission d’enquête. Vous trouvez ça normal ?

 

Je ne sais pas si beaucoup de coureurs ont été sollicités. Je suis convaincu qu’il faut donner la parole aux coureurs. C’est d’ailleurs ce qu’a décidé de faire MPCC cette année sur son site et sa chaine Youtube. Quand on demande à un coureur de parler de MPCC dans une interview, il est toujours d’accord. Par le passé on a beaucoup donné la parole aux grands leaders mais très peu à la masse silencieuse. Les coureurs qui sont restés dans l’ombre pendant la période chahutée du cyclisme ont été traités de tous les noms mais n’ont jamais eu la parole. Ils en ont été traumatisés. Oui, il faut donner la parole aux coureurs. Ce sont eux qui donnent de la puissance à ce que fait MPCC. Ce sont eux qui tendent le bras quand il y a des contrôles MPCC et qui souvent affirment que si on peut faire encore plus, il faut le faire. « Croyez-nous, aidez-nous », c’est ça leur discours.

 

(1) Union Cycliste Internationale
(2) Agence Mondiale Antidopage
(3) Association Internationale des Groupes Cyclistes Professionnels
(4) Conseil du Cyclisme Professionnel
(5) Cycling Independant Reform Commission